L'ado, cet être tout en travaux

Mis à jour : oct. 25

Lettre

Pour tous les ados et parents d’ados et familles d’ados et les autres…


Tout est en travaux et je n'ai même pas été prévenu

« Tout est en travaux et je n’ai même pas été prévenu. On le savait que ça devait arriver. Tout le monde le savait. Mes parents, ma famille, mon entourage. Tout le monde le savait sauf que c’est arrivé sans qu’on ne soit averti. Le chantier s’est mis en place d’un jour à l’autre sans panneaux de signalisation ou encore des cônes marquant les obstacles, les dangers, les modifications que tout cela allait engendrer. Imaginez-vous tranquillement assis dans votre fauteuil, proche d’un feu de cheminée qui crépite agréablement, laissant glisser sur votre corps une douce chaleur, quand sans prévenir, les gars entrent en masse, avec leurs clous, leurs tournevis, leurs scies, leurs marteau-piqueurs bruyants et assourdissants. Ils cassent le mur de l’entrée. Cela fait courant d’air et le feu qui ornait la cheminée s’éteint. Impossible alors de rester tranquille, serein, dans la même position qu’avant. Sursaut ! La surprise certes mais aussi la peur…

On casse tout dans ma maison. J’entends que c’est pour du mieux, pour l’agrandir, pour qu’elle m’accueille d’une meilleure façon. Certes, mais quand ? Combien de temps vont durer ces travaux ? Combien de temps vais-je manger la poussière, vais-je devoir me recroqueviller sur moi-même pour ne plus avoir froid.


Imaginez

Imaginez. Votre maison, en travaux est maintenant toute brisée. Elle vous expose à l’air, aux autres, à leur regard, au monde. Ce monde si grand, si tentant, si stressant. Quoi de mieux alors que de se rapprocher d’un groupe, que de coller d’autres personnes pour prendre de leur chaleur. Le groupe devient alors une nouvelle maison. Le temps des travaux, il faut bien aller quelque part…


Je choisis un endroit où je pourrai me sentir important.

Les mois passent et vous oubliez un peu la maison en travaux. Vous mastiquez les vides par des vêtements à la mode, par un style remarquable, par une façon de vous exprimer bien à vous. Finalement, quel bonheur de se sentir libre de ses murs, indépendant… Sauf qu’à l’intérieur de votre vie restent toujours ces rabats joies … les parents, la famille, l’entourage qui ne comprennent rien. Je pense qu’ils sont fous de continuer à vivre dans un tel désordre. Ils ont les yeux pleins de poussière de plâtre, c’est pour ça qu’ils n’y voient rien. Moi au moins je suis sorti ! Moi, au moins j’ai compris. Ils sont idiots mes parents d’être restés là. C’est moi qui ai raison. Je suis avec des gens qui me comprennent. Ils me comprennent parce qu’ils sont comme moi. Ils ont une maison en travaux dans laquelle c’est devenu trop difficile d’habiter. Mes parents, ma famille, mon entourage ne peuvent pas le comprendre.

Je me tords dans tous les sens. Je ne trouve pas ma place. En cours, chez moi, partout, je dois me tenir droit… Je ne dois pas m’avachir, c’est ce qu’ils disent tous… Asseyez-vous sur un clou et dites-moi vraiment si vous pouvez rester comme ça ! C’est douloureux, plein d’inconfort… Je suis mieux installé autrement. Ce n’est pas un manque de respect… mais puisqu’ils croient que c’est ça, alors, je me résigne. Je m’en fiche.

Je ne les écoute pas toujours, c’est vrai…mais parce qu’ils sont has been.

Maman … papa…et puis vous autres là, vous ne comprenez pas qu’avec une maison dans cet état-là, je suis mieux dehors que dedans ? Pourquoi vous me répétez que ce n’est pas vrai ? Que j’exagère ? Que j’ai tout pour être bien ? Vous pourriez vivre dans un tel chaos vous ? Moi je ne peux pas.

Arrêtez de dire qu’elle est très bien cette maison…Vous n’êtes pas à l’intérieur de moi… Parce que c’est là que ça se passe. C’est là qu’il y a du désordre. Je n’ai rien demandé. J’étais tranquillement en train de jouer à la poupée et aux petites voitures. Ils sont entrés sans prévenir, en balançant tout…sans faire attention. Comme si tout devait changer … Je n’avais pas envie que ça change vous voyez… J’étais bien comme j’étais… Vous me protégiez… Les gars des travaux, ils ont mis tout en vrac dans mon corps, dans ma tête… Forcément que vous ne comprenez pas, chez vous, tout est déjà remis en place. Vous l’avez retrouvé votre maison, votre espace, votre intérieur. Le mien est pris d’assaut, il est encombré. Si seulement, je pouvais vous faire visiter. Je ne peux pas alors peut-être pourriez-vous vous souvenir de comment c’était pour vous ?


Comment c'était pour vous ?

Était-ce plus facile ? Peut-être que non. C’est fini alors vous ne vous rappelez pas… En ce moment, je me sens mal en dedans de moi, alors je vais dehors avec ceux qui me réchauffent. Je sais que vous voudriez que j’aille plus souvent vers vous… mais il y a ces maudits échafaudages qui me bloquent le passage. En puis, devoir passer sous l’échelle me fait peur. Imaginez qu’il arrive un malheur et que les travaux restent en suspens pour toujours ?

J’ai besoin que vous compreniez que c’est difficile pour moi. Si je veux toujours avoir raison, c’est parce que ça me rassure. Si je veux ces vêtements-là c’est parce que ça me rassure… Je ne m’appartiens plus mais j’appartiens au groupe…au groupe des corps en travaux… Je ne peux pas m’en exclure. Si je prône haut et fort mon indépendance, c’est parce que ça me rassure… Parce que, en fait, je ne suis pas encore vraiment grand…je ne sais pas quoi faire de mes bras, de mes jambes, de mon corps… Je l’assois comme un pantin parce que c’est comme ça que je suis bien… Je vous rebelle, parce que ça me rassure… J’ai l’impression d’être grand, fort … La vérité, c’est que je me sens juste exclu de moi-même, que je suis tout bancal, que j’use d’un équilibre instable, que je veux grandir tout seul mais que j’ai encore besoin de vous.

Je suis un ado… En plus des travaux, il y a aussi des compétitions d’émotions qui me bouleversent… Je fais croire que je suis le plus fort, le plus intelligent, le plus beau… Et même, parfois, j’y crois vraiment. J’oublie alors que je suis en construction. Un être en devenir, en mutation, encore petit, pas encore vraiment grand… plus enfant, pas adulte… Entre deux… Comme sur un pont qui balance… Dites-moi, j’y pense, un pont reste-t-il un pont si, de part et d’autre, il n’est plus soutenu ?

Ne lâchez pas les cordes de mon pont, tenez fort les liens, faites-moi confiance et s’il vous plaît, s’il vous plaît, ne m’abandonnez pas.

Votre ado, en travaux. »


Auteur : Anne Sophie Gaudina (c)

crédits photos : (c) J-Luc FORTIN